104. LES SOUVENIRS

Lettre aux Souvenirs

Lettres à...
3 min ⋅ 13/08/2026

Vous êtes là, légers comme une brise d'été ou lourds comme un caillou dans la poche. Vous êtes les rires étouffés sous les couvertures, les larmes séchées sur un oreiller, les mains qui se sont serrées puis lâchées.

Vous êtes ce qui reste quand tout le reste s'efface.

Vous étiez les matins d'enfance, quand le monde était un terrain de jeu et que les problèmes se résolvaient avec un câlin. Les matins de Noël, quand la maison sentait la cannelle et le sapin, quand les cadeaux attendus toute l'année étaient enfin là, sous l'arbre, et que le bonheur était une évidence.

Mais si je devais vous décrire vraiment, ce ne serait pas par des catégories, l'enfance, Noël, les étés. Ce serait par des détails précis, ceux qui reviennent sans qu'on les appelle, et qui à eux seuls disent tout le reste.

Il y a une odeur qui me ramène en enfance en une seconde, sans prévenir, n'importe où, n'importe quand. Le parfum de Maman. First, de Van Cleef & Arpels. Je le reconnaîtrais entre mille, dans une foule, dans un ascenseur, sur une inconnue croisée dans la rue. Il suffit d'une bouffée et Maman est là, quelque part entre la salle de bain et le couloir, prête à sortir, et moi petite fille assise sur le rebord de la baignoire à la regarder se préparer. Personne ne porte ce parfum comme elle. Personne ne le portera jamais comme elle.

Il y a aussi une voix, fausse, terriblement fausse, celle de Papa qui chantait au volant, sans complexe, sans une once de doute sur son talent, alors que nous, sur la banquette arrière, on se retenait de rire ou on ne se retenait pas du tout. Je ne sais même plus quelles chansons il massacrait ainsi. Je sais juste que cette voix fausse, aujourd'hui, me manque plus que n'importe quelle voix juste au monde.

Et il y a un goût, celui du pain grillé de Mamita, ma grand-mère, un goût tout bête, du pain, du beurre, un Banania, rien d'extraordinaire sur le papier, et pourtant je pourrais le décrire les yeux fermés cinquante ans plus tard.

Il y a des odeurs de forêt aussi, celles du petit matin, quand Papili m'emmenait chercher les cèpes avant que le jour ne soit tout à fait levé. L'humidité qui monte de la terre, le silence particulier des bois à cette heure-là, la concentration de mon grand-père qui semblait deviner les champignons avant même de les voir, et moi qui trottinais derrière lui en essayant de marcher aussi silencieusement, sans jamais vraiment y parvenir.

Il y a une autre odeur encore, plus proche, plus chaude, plus tendre, celle de mes trois enfants tout petits, dans mes bras sur une plage, ou au réveil, quand ils avaient décidé pendant la nuit de venir finir leur sommeil entre leur Papa et moi. Ce mélange de sable chaud et de peau d'enfant, ou cette odeur du matin, un peu de sommeil, un peu de nous, quand un petit corps s'était glissé sans bruit sous la couette pendant la nuit. Je ne savais pas encore, à l'époque, que ces instants-là s'effaceraient un jour du quotidien, qu'un matin ils cesseraient tout simplement d'arriver, sans prévenir, sans dernière fois identifiée comme telle.

Et il y a un lieu, une seule fois visité et pourtant gravé pour toujours, le Cap Corse. Ces montagnes qui plongent directement dans une mer si bleue qu'elle en devient presque irréelle, ce sentiment d'être minuscule face à tant d'ampleur, cette impression que la nature là-bas ne fait pas semblant, qu'elle s'impose sans discuter. Une seule visite a suffi pour que ce vertige s'installe durablement, cette envie de rester plantée là, immobile, à ne rien faire d'autre que regarder, comme si le lieu avait su, en une fois, se rendre inoubliable.

Il y a aussi tous ces bouts du monde où je suis allée chercher autre chose que des cartes postales. L'Australie et son immensité presque insolente, où l'on se sent à la fois minuscule et infiniment libre. Le Brésil et sa chaleur humaine, cette façon qu'ont les gens là-bas de vous accueillir comme si vous étiez de la famille depuis toujours. La Jamaïque et sa musique qui semble sortir des murs eux-mêmes, portée par des habitants dont la joie de vivre n'a rien d'un cliché touristique. Les Seychelles et cette lumière si particulière, comme si le soleil s'y posait plus doucement qu'ailleurs. La Sardaigne et ses saveurs simples, un poisson grillé, un verre de vin blanc frais, un repas qui dure des heures sans qu'on s'en aperçoive. Partout, les mêmes ingrédients, une culture différente, une saveur nouvelle, des habitants attachants qui vous donnent, le temps d'un séjour, l'illusion d'appartenir un peu à leur monde.

Et puis il y a ces dîners qui n'en finissent pas, chez les uns, chez les autres, où l'on mange, où l'on boit, où l'on rit surtout, entourés d'amis qu'on a choisis, ce qui n'est pas rien face à une famille qu'on ne choisit pas. On refait le monde, avec l'assurance tranquille de ceux qui savent très bien qu'ils ne refont rien du tout. On se moque gentiment les uns des autres, on palabre pendant des heures sur des sujets qu'on aura oubliés le lendemain, on s'énerve parfois, un peu, pour le plaisir d'avoir raison, puis on se quitte tard, grisés, fatigués et contents, pour mieux se retrouver la fois suivante, comme si de rien n'était, comme si c'était acquis, cette habitude de se retrouver, alors que rien, jamais, n'est vraiment acquis.

Voilà ce que vous êtes, Souvenirs, pas seulement une brise d'été ou un caillou dans la poche, mais des choses très précises, un parfum, une voix fausse, un goût de pain grillé, une odeur de sous-bois, un petit corps chaud contre le mien, une ligne de montagnes qui se jette dans la mer, des saveurs et des visages ramassés aux quatre coins du monde, une tablée d'amis qui refait le monde sans jamais le refaire. Vous n'êtes pas dans ma tête comme des concepts, vous êtes dans mon nez, dans mes oreilles, sur ma langue, sous mes pieds.

Le plus étrange, c'est que je n'ai rien fait pour vous garder. Je n'ai pas noté ces matins avec Papili dans un carnet, je n'ai pas enregistré la voix de papa, je n'ai jamais demandé à maman le nom exact de son parfum avant qu'il ne devienne pour moi une évidence absolue, je n'ai pas photographié chaque réveil où un enfant s'était glissé entre nous deux, je n'ai jamais noté ce qui s'est dit lors de ces dîners qui duraient jusqu'à pas d'heure. Vous vous êtes installés tout seuls, sans qu'on vous invite, et vous êtes restés, alors que tant d'autres choses, apprises avec sérieux, ont fini par s'effacer.

Il y a bien sûr des trous, des visages dont je ne retrouve plus les noms, des lieux dont l'adresse exacte m'échappe. Mais curieusement, ce sont rarement les détails précieux qui disparaissent. Ce sont les à-côtés. Le cœur, lui, semble savoir ce qu'il faut garder.

Alors je vous garde, tous, précisément parce que vous êtes précis. Le parfum de Maman, la voix fausse de Papa, le pain de Mamita, les cèpes de Papili, l'odeur tiède de mes enfants sur une plage ou au petit matin, le Cap Corse et ses montagnes trop belles pour être vraies, vues une seule fois et jamais oubliées, l'Australie, le Brésil, la Jamaïque, les Seychelles, la Sardaigne, et ces dîners sans fin où l'on refait le monde entre amis choisis.

Vous n'êtes pas une valise pleine de vagues souvenirs mélangés.

Vous êtes une collection de petits objets très nets, que je pourrais décrire un par un, les yeux fermés, jusqu'à mon dernier jour.

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain