Je ne t'avais pas prévu.
Tu n'étais pas sur ma liste des endroits que j'allais un jour rejoindre, trop loin, trop grand, trop à l'autre bout du monde, ce bout précis où la terre semble avoir décidé de faire les choses différemment, l'été en décembre, les étoiles à l'envers, le soleil qui tourne du mauvais côté. Mais la vie a ses propres cartographies, et elle t'a mis sur ma route d'une façon que je n'aurais jamais imaginée.
Mon fils Victor a rencontré Mia.
Et Mia venait de toi, Australie.
Alors tu es devenu, sans me demander mon avis, le pays de ma famille. Celui où mon enfant a choisi de construire sa vie, de se marier, de devenir père. Celui où un petit garçon qui s'appelle Yianni fait ses premiers pas sur une terre à l'autre bout de la mienne, et grandit avec trois langues, trois cultures, trois façons d'être au monde, la chance immense d'appartenir à plusieurs endroits à la fois.
Je suis venue en mars 2025, avec Lola, ma fille cadette.
Nous venions pour un baptême orthodoxe, parce que la famille de Mia est grecque, et que les Grecs baptisent leurs enfants avec cette ferveur joyeuse et colorée qui mélange le sacré & la fête sans complexe, parce qu'ils savent depuis longtemps que Dieu n'est pas contre le bonheur. L'église, les chants en grec ancien, l'encens, le prêtre aux gestes précis et millénaires, Yianni, mon petit fils, tenu dans des bras experts au-dessus d'une eau bénite, tout cela était nouveau pour moi, impressionnant, presque intimidant de beauté. J'ai regardé sans comprendre les mots et j'ai tout compris quand même, parce que certaines choses se passent au-delà des langues.
Et il y avait Melbourne.
Melbourne que je n'attendais pas si belle, si dense, si étonnamment elle-même. Ce mélange improbable et réussi de modernité audacieuse et d'architecture Édouardienne et Victorienne, ces façades d'un autre siècle qui cohabitent sans complexe avec le verre et l'acier d'aujourd'hui, comme une ville qui aurait décidé de ne rien effacer de ce qu'elle a été pour devenir ce qu'elle est. On marche dans ses laneways, ces ruelles couvertes de street art explosif qui changent de visage selon les jours, et on comprend que Melbourne ne se laisse pas résumer. Elle se mérite. Elle se découvre par couches, par quartiers, par détours inattendus, par un café extraordinaire trouvé au fond d'une impasse, par une lumière de fin d'après-midi sur la Yarra qui transforme tout en aquarelle.
Et puis il y a eu la première nuit.
Victor nous attendait à l'aéroport, et nous avons roulé dans les rues vides de Melbourne endormie, Lola et moi encore à moitié dans l'avion, le corps à Paris et les yeux ici, et dans l'habitacle, il y avait cette musique, Stuttgart de Tosca et la voix brésilienne de Lucas Santtana qui chantait quelque chose de planant et de doux et de parfaitement juste pour ce moment précis, ces rues désertes, ces lumières qui glissaient sur les vitres, ce fils au volant qui nous ramenait à l’hôtel, à la vue incroyable sur Melbourne. Cette musique que Victor aime, qui dit quelque chose sur lui, sur ce qu'il est devenu là-bas, sur la vie qu'il s'est construite à l'autre bout du monde. On a roulé sans parler. On n'avait pas besoin de parler. Et le Sofitel nous attendait comme une promesse tenue.
Melbourne m'a aussi offert Rita Satch. Une voix de là, de Naarm comme les aborigènes appellent cette ville, soul et orchestre et quelque chose d'ancien dans une musique très moderne. Meet Me in the Garden. Je l'ai découverte là-bas et je l'ai ramenée avec moi comme on ramène un coquillage, comme une preuve que certains endroits vous donnent plus que ce pour quoi vous êtes venus.
Et puis il y a eu Rye. À une heure de Melbourne, bord de mer, quelques minutes à pied de l'océan, Kosta a construit une maison. Kosta, le patriarche, le père de Mia, l'homme dont les mains ont donné naissance à quelque chose d'extraordinaire. Une maison qui ressemble à la proue d'un bateau, audacieuse et précise, tendue vers quelque chose, vers l'horizon peut-être, vers l’océan qu'on ne voit pas mais qu'on sent, qu'on entend, qu'on respire. Une maison qui ressemble à son créateur, j'imagine, à quelqu'un qui sait où il va et qui construit en conséquence.
Un soir, nous étions tous réunis. Victor, Mia, Lola et moi, sur la grande terrasse, sous le ciel australien, et ce ciel-là n'est pas comme les autres, il est immense ; chargé et généreux, il donne des étoiles sans compter. La Voie Lactée au-dessus de nos têtes comme une rivière de lumière, et nous en dessous, petits, heureux et réunis de part et d'autre du monde, refaisant l’histoire comme seuls savent le faire les gens qui s'aiment et qui ont le temps et les étoiles pour témoins. Il ne manquait plus que Clod, Ana & Julie…
J’ai tellement aimé être avec Yianni là-bas. Ce petit garçon grec, australien, français, qui grandit à Melbourne avec le soleil à l'envers et les étoiles de l'hémisphère sud au-dessus de son lit, qui aura un jour plusieurs passeports et plusieurs façons de répondre à la question « d'où tu viens ? », qui portera en lui Victor et Mia et la Grèce et la France et toi, Australie, toute ta démesure et ta beauté et ton ancienneté tranquille. Il est la preuve vivante que le monde est plus petit qu'on ne le croit et infiniment plus riche qu'on ne l'espère.
Depuis, je t'explore autrement.
Depuis mon canapé, depuis mes recherches, depuis les documentaires qui n'arrivent pas à rendre justice à ce que tu es vraiment. Je découvre tes paysages qui n'ont pas d'équivalent ailleurs, le rouge de l'Outback, les forêts tropicales du Queensland, la Grande Barrière de Corail, les Douze Apôtres battus par les vagues de l'océan Austral. Je découvre tes animaux qui semblent avoir été inventés par quelqu'un qui refusait les règles, le kangourou et son enfant en poche, le koala agrippé à son arbre avec la sérénité de celui qui a tout compris ou complétement défoncé par son abus d’eucalyptus, le platypus qui cumule tant de caractéristiques impossibles qu'on croirait une plaisanterie de la nature, les perroquets arc-en-ciel qui traversent le ciel de Melbourne comme des confettis vivants. Un continent qui a évolué seul, à l'écart du reste du monde, et qui a produit des formes de vie qu'on ne trouve nulle part ailleurs, comme si la vie avait voulu prouver qu'elle pouvait tout inventer, absolument tout, pourvu qu'on lui en laisse le temps et l'espace.
Tu es un monde à toi seul, Australie. Et je commence à peine à te comprendre.
Je suis repartie avec Lola, nos valises pleines et le cœur plus lourd qu'à l'aller, de cette lourdeur douce des séparations qui ne sont pas des adieux, juste des jusqu'à la prochaine fois, juste des, je vous porte avec moi jusqu'à ce qu'on se retrouve.
Tu es loin Australie, mais tellement loin !
Vingt-deux heures d'avion, pfiouuuuuuuu, le jour qui devient nuit qui redevient jour, le corps qui ne sait plus très bien où il en est. Mais tu es aussi, désormais, une partie de ma géographie intime. Un endroit où quelque chose de moi vit en permanence, marche dans tes rues, grandit dans tes bras, apprend à dire maman en français et en grec et peut-être bientôt dans cette langue secrète que les enfants inventent quand ils appartiennent à plusieurs mondes à la fois.
Merci pour Victor.
Merci pour Mia et pour Kosta & Joana qui l'ont faite si bien.
Merci pour Yianni et ses yeux qui ne savent pas encore tout ce qu'ils vont voir.
Merci pour Stuttgart dans les rues vides de la première nuit, pour Rita Satch et sa voix qui m'a suivie jusqu'ici, pour Melbourne et ses laneways, pour la maison-proue de Rye et la Voie Lactée au-dessus de nous.
Merci de prendre soin de ce que j'ai de plus précieux, à vingt-deux heures de chez moi.
Je reviendrai Australie, Je te le promets ♥
Frédérique
