Tu n’es pas le doute ordinaire, celui qui questionne sainement, qui vérifie, qui améliore. Toi, tu ne doutes pas des compétences. Tu doutes du droit d’être là. Ce n’est pas la même chose, et c’est bien pire.
Tu t’invites surtout chez les meilleurs. C’est ta façon cruelle d’être sélectif. Tu es cette voix qui murmure : « Ils vont finir par le découvrir. Que je ne suis pas si brillante que ça. Que ma réussite est un accident, une erreur de casting, une bienveillance exagérée du destin. Que le jour où on regardera vraiment, on verra que je n’ai rien à faire là. »
Et tu es le comble de l’absurde : tu t’installes de préférence chez les gens compétents. Les vrais imposteurs, eux, n’ont pas ce problème. Ils ont la certitude tranquille de ceux qui n’ont jamais réfléchi cinq minutes à leur propre légitimité. Bref, tu as le meilleur sens du marché immobilier du monde : tu ne squattes que chez les gens qui méritent leur maison.
Pour couronner le tout, tu n’es même pas un vrai syndrome. Les psychologues parlaient de « phénomène », et tu ne figures dans aucun manuel de diagnostic. Toi aussi, tu es un imposteur.
On t’a nommé pour la première fois en 1978, par Pauline Clance et Suzanne Imes. Elles travaillaient avec des femmes qui réussissaient brillamment et qui, malgré tout, étaient convaincues que c’était une erreur. On a depuis découvert que tu touchais autant les hommes, et qu’environ 70 % des gens te croisent à un moment ou à un autre.
70 %. Presque tout le monde a l’impression d’être le seul à ne pas être à sa place.
Je te connais bien, tu sais. Tu viens me rendre visite à chaque lettre publiée. Je les écris pour moi, parce que ça me fait du bien, et ça, tu ne peux pas me le prendre. Mais dès qu’elles sont en ligne, tu débarques avec ton petit carnet et ta robe d’avocat : de quel droit ? Qui es-tu pour écrire à la Renaissance, à l’Orgueil, à la Main tendue ? Comme s’il fallait un diplôme pour raconter ce qu’on a vécu. Comme s’il fallait une autorisation pour avoir quelque chose à dire.
Concrètement, tu voles la joie des réussites. Une promotion, une reconnaissance, un succès, et au lieu de le recevoir, on se demande si c’est mérité. On dépense une énergie folle à douter de ce que les autres ont déjà célébré.
Tu crées un double travail épuisant : le travail réel, et le travail de simulation permanente de quelqu’un qui saurait ce qu’il fait. Alors qu’on sait ce qu’on fait, on a juste du mal à le croire. C’est courir un marathon en portant un costume de clown, avec du scotch partout pour que personne ne voie que le déguisement tient à peine. Et accessoirement, le costume ralentit.
Et moi, ce qui m’aide, c’est de me rappeler que la compétence et la certitude ne sont pas synonymes. Les gens les plus compétents doutent souvent le plus, précisément parce qu’ils mesurent l’étendue de ce qu’il reste à apprendre. C’est un signe de lucidité et d’honnêteté envers soi-même, pas un signe d’incompétence.
Je me souviens aussi que tu détestes être nommé à voix haute. Dès qu’on dit « je me sens comme un imposteur en ce moment », le groupe répond presque toujours : « moi aussi ». Et tu perds de ta puissance. Oui, c’est simple sur le papier et compliqué dans la vraie vie. Je ne l’ai jamais prétendu autrement.
Alors, autant se faire une raison : tu ne disparaîtras probablement jamais complètement. Les gens exigeants avec eux-mêmes te garderont comme compagnon de route, gênant, encombrant, un peu comme un collègue qui chante au bureau : personne ne sait comment s’en débarrasser, alors on fait avec. Je t’accorde ce statut. Rien de plus.
Mais voilà ce que j’ai décidé, au moins pour moi. Je vais te laisser parler, oui. Mais te laisser décider, non. Je suis là. J’ai ma place. Et si un jour on découvre que j’ai appris en trébuchant, que je ne savais pas tout dès le départ… alors bienvenue au club. On est 70 % à avoir fait semblant depuis le début, et on tient plutôt bien la route.
Frédérique
