Toi, je te vois arriver dans l'agenda avant même que tu sois là. Un lundi souligné, entouré, presque tremblant sur la page tellement je l'ai regardé approcher semaine après semaine.
Ce lundi précis, je sais déjà ce que je vais vivre. Cette attente fébrile qui monte dès le réveil, cette impatience de prendre enfin dans mes bras ceux que j'aime. Une douceur chaleureuse qui me manque tout le reste de l'année, et qui, quand elle arrive enfin, est d'une intensité presque déraisonnable. Même si je sais qu'elle est dictée par des questions de travail, un sourcing, des opportunités professionnelles bien réelles mais peu m'importe. Ce sont des moments d'un tel bonheur que je les prends avec passion, sans réserve, avec cette tendresse précise que l’on a, en étant à la fois maman & grand-mère.
Mon fils va descendre de l'avion. Avec lui, mon petit-fils qui aura grandi de je ne sais combien de centimètres depuis la dernière fois, comme si l'Australie fabriquait les enfants plus vite qu'ici. Et ma belle-fille, dont le sourire me manque autant que celui de mon fils, ce qui est beaucoup dire…
Mais avant d'être ce lundi précis, tu es d'abord une question de séparation. On ne te comprend jamais vraiment sans elle. Il faut d'abord qu'il y ait eu de l'absence, du manque, parfois de la rupture, pour que tu prennes tout ton sens.
Il y a les séparations qu'on choisit, un déménagement, un travail, une vie qui s'installe ailleurs. Celles-là, tu les répares en douceur, avec un avion, une date sur un calendrier, l'excitation qui monte à mesure que le jour approche. On sait que tu viens. On te prépare une chambre, un repas, un accueil.
Il y a les séparations qu'on n'a pas choisies, une amitié qui s'est éloignée sans qu'on sache trop pourquoi, deux personnes qui ne se parlaient plus depuis un malentendu jamais éclairci. Là, tu es plus délicate. Tu arrives parfois par hasard, un message envoyé sur un coup de tête un soir de nostalgie, et on découvre avec soulagement que la distance n'avait rien abîmé d'essentiel. La conversation reprend comme si de rien n'était, ou presque, avec juste ce petit silence gêné au début, cette façon de se regarder pour vérifier que c'est toujours possible.
Et puis il y a toi après l'amour rompu. Celle qui fait le plus peur et qui, pourtant, existe. Deux personnes qui se sont quittées mal, ou bien, peu importe, et qui se recroisent des années plus tard. Le cœur qui bat un peu trop fort sans qu'on sache si c'est de la nostalgie ou de l'appréhension. On cherche sur le visage de l'autre ce qui a changé, ce qui n'a pas bougé. Parfois il ne reste qu'une politesse tiède. Parfois, à la surprise générale, une tendresse intacte, débarrassée de tout ce qui faisait mal avant.
Ce qui te relie, dans ces trois formes de retrouvailles, c'est ce moment étrange où deux histoires qui ont continué séparément doivent retrouver un rythme commun. On ne se retrouve jamais tout à fait comme on s'est quittés. Chacun a changé, un peu ou beaucoup, et il faut réapprendre l'autre autant que le retrouver.
Toi, Retrouvailles, tu ne ressembles jamais à ce qu'on avait imaginé. On croit qu'on va se jeter dans les bras, et puis on se retrouve à parler de la valise perdue, du décalage horaire, de qui a faim et qui veut dormir. Le vrai moment arrive plus tard, en silence, dans un regard qui dure une seconde de trop à table, ou quand on entend son petit-fils rire dans la pièce à côté et qu'on se dit voilà, on est de nouveau complets.
Sauf que non. Pas tout à fait. Il en manque deux, Julie et ma petite Ana, ma jolie petite-fille, qui ne seront pas là cette fois. Cette place vide, je la vois avant même de m'asseoir à table. Le bonheur n'est jamais tout à fait rond, il a toujours un petit bout qui manque, et c'est peut-être ça aussi qui le rend vrai.
Mais il y aura Noël, vous serez là mes Andalouses. Il y aura d'autres tables, d'autres avions qui atterrissent, d'autres valises dans l'entrée. Il y aura encore des joies immenses et des peines qu'on n'avait pas vues venir, des engueulades pour un rien qui prennent toute la soirée puis qu'on oublie en se resservant du vin. Tout ça mélangé, c'est exactement ça, une vie de famille. Pas une carte postale. Pas un Noël parfait où tout le monde sourit sur la même photo. Juste nous, avec nos absences et nos retours, nos mots trop durs et nos réconciliations dignes d’une tragédie italienne…
C'est notre famille, construite si simplement, sans rien d'autre qu'un peu d'amour obstiné et beaucoup de patience. Et c'est elle que j'aime, précisément parce qu'elle est comme ça, incomplète un lundi, réunie le lendemain, imparfaite toujours, et toujours vivante.
Frédérique
