129. L’ÉROTISME

Lettre à l’Érotisme

Lettres à...
2 min ⋅ 05/11/2026

Tu es un éternel équilibriste entre l’extase et l’interdit, entre la caresse et la morsure, et je t’écris enfin. Pas pour te posséder, tu es insaisissable, mais pour te comprendre, ou du moins, pour m’accorder quelques pas de danse, juste un instant, avec tes ombres et tes lumières.

Tu n’es pas le sexe. Non, tu es bien plus que cela. Tu es le frisson qui précède le toucher, le silence lourd avant le premier mot, la promesse suspendue dans un regard. Tu es l’art de faire attendre, de faire espérer & c’est bon…

Tu es le souffle chaud sur la nuque avant même qu’on ne se retourne, la lueur tremblante d’une bougie qui éclaire à peine les corps, mais assez pour en deviner les courbes. Tu es l’art de suggérer, de voiler, de faire trembler l’âme avant même que le corps ne cède.

Tu te glisses dans les silences de « L’Amant » de Duras, dans les notes de « Je t’aime… moi non plus » de Gainsbourg, qui grésillent comme une peau sous tes doigts brûlants. Tu es partout où le désir se mêle à la peur, où la beauté flirte avec la laideur.

Ton histoire, Érotisme, est aussi vieille que l’humanité. Les Vénus de la préhistoire t’ont sculpté dans la pierre, les poèmes de Sappho t’ont chanté comme une prière & les moines du Moyen Âge t’ont caché dans les marges de leurs manuscrits, comme un secret interdit. Aujourd’hui, tu danses entre les écrans & les cœurs, tantôt libérateur, tantôt tyrannique.

Et puis il y a le Bernin. Devant « L’Enlèvement de Proserpine », on oublie que c’est du marbre. Les doigts de Pluton s’enfoncent dans la cuisse de Proserpine comme dans une chair tiède, et la pierre cède. Et sainte Thérèse, dans son extase, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte… on ne sait plus si elle est traversée par Dieu ou par toi.

Mais moi, je te connais autrement. Tu es la main de mon amoureux posée au creux de mes reins, et les frissons qui… courent le long de mon dos. Tu es le regard qui sous-entend, tu es cette odeur qui rappelle tout.

Tu es beau, oui vraiment beau. Tu es la liberté de dire « je désire », de revendiquer son plaisir, de transformer la honte en puissance.

Mais tu es aussi terrible. Tu peux être la main qui frappe, le regard qui humilie, le désir qui aliène. « Les Onze Mille Verges » d’Apollinaire m’ont laissée choquée, incrédule, sur le flanc à la limite de la nausée… Car tu peux être le miroir de nos pires monstres. Et pourtant, même là, tu fascines. Mais pourquoi ?

Parce que tu es la vérité nue, sans fard, sans excuse. Les moralistes t’ont brûlé, les religions t’ont maudit & pourtant, tu reviens toujours, comme une marée qui ne peut être arrêtée.

On a longtemps cru que tu parlais différemment aux hommes et aux femmes. Les hommes t’ont souvent écrit comme une conquête, une chasse, une performance. Les femmes, elles, t’ont décrit comme une vague, une immersion, une introspection. Mais aujourd’hui, des voix comme celle de Virginie Despentes te libèrent des vieilles règles & te font jouer entre les corps, les identités & les désirs.

Alors, Érotisme, es-tu notre dernier refuge contre la froideur du monde, ou bien notre plus belle illusion ? Peut-être es-tu simplement le vent impossible à saisir, mais sans qui les feuilles ne virevolteraient jamais. Un vent qui soulève les jupes, ébouriffe les cheveux & nous rappelle que, malgré tout, nous sommes, merveilleusement, vivants.

Je ne te demanderai pas de me répondre. Tu es une question sans fin, pas une solution. Mais je te remercie, Érotisme, de m’avoir appris ceci :

Le désir, même inassouvi, même douloureux, est une preuve que le cœur bat encore.

A jamais sous ton emprise (ou presque).

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain