Toi, je n'ai jamais aimé ton nom. Belle-mère. Comme si on avait voulu adoucir quelque chose de trop rugueux pour le dire franchement. J'ai fini par comprendre d'où ça vient, ce beau et cette belle qui n'ont rien à voir avec l'apparence : un vieux reste de politesse du français d'autrefois, une formule qu'on accolait aux liens de famille qui n'étaient pas de sang, pour les adoucir. Belle-mère, beau-père, beau-frère. Une façon de rendre présentable ce qui, souvent, ne l'était pas du tout.
J'ai eu une belle-mère très difficile. Une femme pétrie de certitudes, péremptoire, vraiment pas gentille, et ceci pendant près de trente-six ans. Trente-six ans à subir plutôt qu'à vivre cette relation. Les cinq dernières années de sa vie, elle a été d'une gentillesse inconnue jusque-là, et j'ai pris ces moments-là comme une rédemption de sa part. Je ne l'ai pas aimée, cette relation. Je l'ai traversée. Et maintenant, j'ai rangé ces souvenirs dans ma boîte à vie, celle qu'on ferme sans la jeter.
Je m'étais promis que je serais une belle-mère formidable, tout le contraire de la mienne. Celle qui écoute, qui apaise, qui discute, qui aide, et surtout qui reste à sa place, celle qui lui est destinée. Pas une mère de sang. Une mère de cœur. Toutefois, cela allait se montrer plus difficile que je ne l'avais imaginé, prétentieuse que j’étais !
J'ai été la belle-mère du père de ma petite Ana. Ça s'est mal fini. J'aimais beaucoup cet homme, même s'il était très compliqué, même s'il aimait très mal ma fille aînée. Elle a beaucoup souffert de cette séparation, et son attitude à lui a été plus que cruelle. Je lui en ai voulu à un point que je ne me connaissais pas. Imaginant les pires sévices qui pourraient assouvir ma colère et ma peine d’un comportement que je ne comprenais pas. Aujourd'hui, je suis apaisée, et j'ai pour lui ce respect qui lui est dû, même si rien de tout cela n'a été simple. Il est le père d’Ana, point final.
À ce jour, je suis la belle-mère de la femme de mon fils, qui vit en Australie, donc inutile de dire que l’on se voit pas très souvent, mais la relation, même à 17 000 km est intense et très vivante.
Avec du recul sur cette relation, je crois qu'il est plus facile d'être la belle-mère d'un homme que d'une femme, pour des raisons évidentes : cette dualité idiote qu'ont certaines femmes à vouloir imposer leur position, moi la mère de, toi la femme de. Avec ma belle-fille, c'est compliqué, entre amour et détestation, entre compréhension et incompréhension, entre adaptation et flexibilité vis-à-vis d'une culture mutuelle que nous connaissons mal mais que nous apprenons au fil des années.
Alors avec elle, je marche en permanence sur des œufs, chaussée de stilettos.
Parce que c'est bien ça, le cœur du problème entre belle-mère et belle-fille. Deux femmes qui aiment le même homme, chacune à sa manière, et qui doivent trouver comment ne pas se marcher dessus. Moi je l'ai porté, nourri, élevé. Elle, elle le découvre, le choisit chaque jour, construit avec lui quelque chose que je ne connaîtrai jamais de l'intérieur. Il n'y a pas vraiment de mode d'emploi pour ça, pas de phrase qui dise clairement où s'arrête ma place et où commence la sienne.
Alors on tâtonne. Un conseil donné avec la meilleure intention du monde peut sonner comme une intrusion. Un silence gardé par respect peut se lire comme de l'indifférence. Je me suis souvent tue quand j'aurais voulu parler, de peur d'empiéter. Et j'ai parfois parlé quand il aurait fallu me taire, croyant bien faire. Avec ma belle-fille, il y a en plus cette distance de langue et de culture qui rend chaque malentendu plus difficile à démêler. On ne sait jamais si c'est le mot qui a trahi la pensée, ou la pensée elle-même qui n'était pas la bonne. C’est sportif !
Ce qui me touche, avec le recul, c'est que cette maladresse-là n'est presque jamais une question de mauvaise volonté. C'est une question de place. Deux femmes qui s'aiment à travers un même homme sans avoir choisi de s'aimer entre elles, qui doivent inventer un lien qui n'a pas de modèle, pas de tradition claire, rien que la bonne foi et le temps.
Toi, Belle-Mère, tu n'es donc jamais tout à fait ce que ton nom poli voudrait faire croire. Tu es une place à inventer, à chaque fois différente, sans mode d'emploi, sans lien du sang pour te protéger des maladresses. On y arrive parfois. On y échoue souvent. Et on continue quand même, en stilettos sur des œufs, parce qu'il n'y a pas d'autre choix que d'essayer, encore… et encore.
Frédérique
