296. LES BOBO'S

Lettre aux BoBo's

Lettres à...
2 min ⋅ 01/10/2026

Vous, je vous ai sans doute croisés ce matin au marché, comparant le prix du kombucha artisanal à celui du supermarché, avec cet air légèrement outré qu'on garde pour les vraies injustices.

Vous êtes nés en l'an 2000, j’ai fait quelques recherches… sous la plume du journaliste américain David Brooks, dans un livre au titre parfait, Bobos in Paradise. Il a contracté bourgeois et bohème pour décrire la génération qui a su fusionner l'idéalisme d'après 1968 avec le confort des années 1980, les enfants adoucis du yuppie, ceux qui ont gardé l'argent mais ont eu honte de la cravate.

Vous votez à gauche et vous investissez à droite et parfois vice & versa. Vous militez pour la planète le samedi et vous prenez l'avion le dimanche pour un petit séjour détente à Rome, en vous disant que vous compenserez d'une façon ou d'une autre.

Le clinquant, ce n'est pas vous, trop vulgaire. Vous préférez la sobriété qui coûte cher : le pull en cachemire sans logo, la maison en pierre apparente qui a demandé trois ans de travaux, la salade de quinoa et ses petites graines qui ont poussé à quinze kilomètres et qu'on vous facture comme s’il ou elles avaient traversé l'Atlantique.

Comment vous reconnaît-on ? Au tote bag ou au panier provençal, toujours un peu élimé, jamais neuf, ça ferait trop récent. À la conversation sur le compost, qui dure plus longtemps que celle sur les vacances au Ferret, sauf si on a une bonne table chez Hortense ou chez Boulan à raconter, auquel cas elle peut durer tout l'apéritif, huîtres et rosé tiède à l'appui, vélo obligatoire même pour aller chercher le pain. Et aussi à cette manière très particulière de dire qu'on habite un quartier parisien, mais très populaire, alors qu'on vient d'y faire grimper les prix de trente pour cent en s'y installant.

Vous défendez les circuits courts en oubliant que vos parents faisaient pareil, ils appelaient ça simplement faire ses courses, qu’ils trimballaient avec un Caddie aux roulettes défaillantes. Et vous vous indignez, sincèrement, sur l'état du monde dans un concep-store hyper tendance, entre deux gorgées d'un café à cinq euros dont vous connaissez le producteur, sa région, et probablement son signe astrologique.

Et pourtant, comment vous en vouloir ?

Je suis des vôtres ! Une BoBo, assumée, compost et tri sélectif, à l'appui. Tout ce que je viens de vous reprocher, je le pratique avec application : mes tote bags, élimés et, il faut bien l'avouer, siglés, le quinoa qui a poussé à quinze kilomètres et que je paie comme du caviar, l'huile d'olive de contrées lointaines qui, selon moi, sublime mes salades mélangées…Les circuits courts s'arrêtant, il faut l'admettre, au bord de la Méditerranée. Je suis l'indignation sincère entre deux gorgées d'un thé Mariage Frères dont je connais le producteur, sa région et, je crois, son signe astrologique. Quant à ma ville royale, l'une des plus jolies, Saint-Germain-en-Laye, ce n'est pas moi qui en ai fait grimper les prix : c'était la ville de mon amoureux, et s'y installer était, pour un grand nombre de BoBo’s, dont moi, l'endroit où il fallait s'épanouir avec cette ostentation désirée. Ce fut le cas, nous y sommes épanouis depuis plus de quarante ans, et les prix, eux aussi, se sont bien épanouis, très largement.

Vous incarnez au fond une envie très humaine : bien vivre sans renoncer à avoir bonne conscience. Et si j'y regarde honnêtement, je crois que c'est ça, le vrai fond de l'histoire, pas la cravate qu'on a fuie, ni le tote bag qu'on exhibe, mais cette peur diffuse de choisir. On ne veut pas choisir entre le confort et la conscience, entre la réussite et la fidélité à ce qu'on croyait être à vingt ans, alors on invente ce grand écart permanent, ce mélange, cette contorsion qui nous permet de garder les deux à la fois, quitte à ce que ça se voie.

Cette envie, moi, je la transporte chaque matin dans l'un de mes tote bags, siglé, évidemment. Je la porte aussi dans mes contradictions plus anciennes, celles qui datent d'avant même que le mot BoBo existe, ce besoin de faire du beau avec de l'utile, du généreux avec du confortable, comme si on pouvait acheter une bonne conscience au prix fort et repartir avec, en plus, le plaisir d'avoir bien mangé. C'est absurde, souvent hypocrite, mais tellement sincère dans son absurdité que ça finit par être touchant. Peut-être même que c'est ça, au fond, être humain aujourd'hui, essayer de tenir debout entre deux valeurs qui ne se rejoignent jamais complètement, et appeler ça un mode de vie plutôt qu'un malaise.

Alors, continuons à nous indigner devant les étals bio en payant sans broncher. Le monde a besoin de ses petites contradictions joyeuses, et moi, j'ai besoin des miennes pour continuer à m'aimer un peu, tote bag à l'épaule.

Frédérique, la première d'entre nous.

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain