227. L'ORGUEIL

Lettre à l'Orgueil

Lettres à...
2 min ⋅ 27/08/2026

Toi, l'Orgueil. Pas l'arrogance, non. L'arrogance est bruyante, visible, agaçante comme un klaxon. Pas la vanité non plus, la vanité se regarde dans les glaces & cherche des compliments. Toi, Orgueil, tu es différent. Tu es silencieux, dressé, les yeux droits. Tu es la colonne vertébrale de l'âme.

Et pourtant, on t'a mis dans la liste des péchés capitaux. Comme si tenir debout était une faute. On t'a condamné dès l'origine, classé premier des sept péchés capitaux, celui dont découleraient tous les autres. L'Église t'a diabolisé parce que tu rendais les hommes difficiles à soumettre. Un homme fier se courbe moins facilement. Un homme fier demande pourquoi.

Tu as deux visages & c'est là que tout se complique.

Il y a toi, l'orgueil sain. Celui qui fait qu'on ne se laisse pas marcher dessus. Celui qui fait qu'on relève la tête après une humiliation. Celui qui murmure : non, ça, ce n'est pas acceptable, tu vaux mieux que ça. Cet orgueil-là, on devrait l'enseigner à l'école, le distribuer aux enfants qui doutent, aux femmes qu'on a trop longtemps habituées à s'excuser d'exister.

Et puis il y a ton autre visage. Celui qui refuse d'admettre une erreur même quand elle est évidente. Celui qui préfère perdre une amitié plutôt que de dire pardon. Celui qui confond dignité & rigidité, et finit seul dans sa tour avec ses certitudes pour seule compagnie.

Le problème, c'est que les deux portent le même nom. Et qu'on ne sait jamais très bien lequel on héberge.

Tu as des avantages. Tu protèges. Face à ceux qui veulent diminuer, rabaisser, écraser, tu es le premier rempart. Tu dis non. Tu redresses les épaules. Tu rappelles que certaines choses ne se négocient pas.

Tu pousses à l'excellence. Beaucoup de grandes choses ont été faites par des gens qui refusaient d'être médiocres parce que leur orgueil ne le supportait pas. Tu es un carburant. Dangereux, certes. Mais efficace. Le genre de carburant qu'on ne trouve dans aucune station-service, et c'est sans doute mieux ainsi.

Mais tu as aussi des inconvénients. Tu isoles. Tu construis des murs en les appelant frontières. Tu transformes la fierté légitime en prison dorée dont on ne sort plus, décorée avec goût, il faut te l'accorder, mais une prison quand même, parce qu'on ne peut plus admettre qu'on s'y est enfermé soi-même.

Tu empêches de demander de l'aide. Et ça, c'est parfois fatal. Pas au sens dramatique, au sens quotidien. Le sens de tous les silences qu'on a gardés parce qu'on ne pouvait pas se résoudre à dire : je ne sais pas, je suis perdu, j'ai besoin de toi. Trois phrases si simples, et pourtant plus difficiles à prononcer qu'un discours entier.

Je ne te condamne pas. Tu m'as sauvé la vie dans certaines circonstances, la tête haute quand tout aurait plaidé pour la baisser, debout quand il aurait été tellement plus simple de s'effondrer. Je pense à ce jour de février 2024, à ce licenciement qui aurait dû me briser, et qui m'a trouvée debout à la place. C'est toi qui as tenu la porte pendant que je préparais ce procès, qui m'as répété que j'avais raison quand tout semblait vouloir me faire douter, et qui étais encore là le jour où j'ai gagné.

Mais je t'ai vu aussi faire du mal. Pas seulement le mien, aussi celui des autres. Cette main que j'ai tendue une fois, sincèrement, sans arrière-pensée, et que l'orgueil de l'autre a refusée, par peur peut-être de devoir admettre qu'il en avait besoin. Certaines portes ne se rouvrent jamais, pas parce que l'amour a manqué, mais parce qu'un orgueil, quelque part, a préféré rester fermé plutôt que de plier.

Alors voilà le marché. Tu restes. Mais tu apprends à distinguer ce qui mérite d'être défendu de ce qui mérite d'être lâché.

La vraie fierté, celle qui tient debout sans écraser personne, n'a pas besoin de toi tous les jours. Elle a juste besoin de te savoir là, le jour où on essaiera de la faire plier.

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain