Tu n'es pas ce qu'on croit.
On t'imagine toujours grande, visible, fracassante. On te représente comme ces failles dans la roche, profondes, nettes, impossibles à ignorer. On pense à ceux qui ont grandi dans des maisons sans amour, à ceux qui ont perdu trop tôt, à ceux que la vie a brisés d'un coup sec et sans préavis. On pense aux grandes douleurs, aux grandes cassures, aux grandes cicatrices.
Mais tu as aussi des versions plus discrètes. Plus silencieuses. Plus difficiles à nommer, précisément parce qu'elles ne ressemblent pas à ce qu'on t'imagine être.
Je t'ai longtemps refusée. Pas par orgueil, par honnêteté. Mon enfance a été belle, imparfaite comme toutes les enfances mais belle, portée par des moments de joie simple, de liberté, de légèreté. Je n'ai pas grandi dans l'ombre d'une maison triste. Je ne porte pas les traces d'un manque fondamental, d'un abandon, d'une violence. Et face à ceux qui portent ça, je n'osais pas te réclamer. Je n'en avais pas le droit, me semblait-il.
Mais tu es là quand même. Discrète, tapie, réelle.
Tu es arrivée il y a trente ans. Un accident. Ma petite fille. Et le monde qui bascule en quelques secondes, cette façon qu'a le temps de se figer dans les moments où l'on voudrait qu'il n'ait jamais existé. Elle s'en est remise. La vie a continué. Et c'est peut-être pour ça que je n'ai jamais vraiment su quoi faire de ce que j'avais ressenti ce jour-là, et tous les jours d'après. Parce que quand ça se termine presque bien malgré des séquelles, on range. On dit merci. On avance. On n'a pas le droit de rester là, dans ce moment, à en mesurer l'épaisseur.
Sauf que toi, tu es restée. Pas bruyamment. Pas en te manifestant tous les jours. Mais dans un coin, fidèle à ta façon d'être, cette image qui remonte parfois sans qu'on l'ait invitée, cette vigilance particulière qu'on développe quand on a su, une fois, ce que c'est que d'avoir peur de perdre.
C'est ça, ma version de toi, Fêlure. Pas la fracture visible. La fissure fine, celle qu'on ne montre pas, celle qu'on porte seule parce qu'on s'est convaincu de ne pas avoir le droit de s'y attarder. Parce que tout va bien, finalement. Parce que d'autres ont eu pire. Parce que se plaindre de ce qui aurait pu être pire ressemble à de l'ingratitude.
Mais je pense à tous ceux qui te portent, toi, dans tes versions plus lourdes. Ceux dont l'enfance a été le premier endroit de la blessure. Ceux qui ont grandi sans filet, sans douceur, sans cette certitude fondamentale d'être aimés inconditionnellement. Ceux qu'une séparation a laissés debout mais différents, comme ces arbres qui continuent de pousser après la tempête, droits en apparence mais avec quelque chose de tordu à l'intérieur qu'on ne voit qu'en s'approchant et en cherchant. Ceux qu'une disparition a changés à jamais, cette façon qu'a le deuil de redessiner le monde en before et after, et de laisser dans le after quelque chose qui ne ressemble plus tout à fait à ce qu'on était avant.
Il y a une phrase de Leonard Cohen qui dit que c'est par les fissures que la lumière entre. Je l'aime, cette phrase. Je la trouve vraie et belle. Mais je sais aussi qu'avant que la lumière entre, il y a la fissure elle-même, et que la fissure, ça fait mal. Qu'on n'arrive pas à la beauté de la chose sans être passé par sa douleur. Et que ceux qui te portent le plus lourdement méritent qu'on le dise, qu'on le reconnaisse, qu'on ne les enveloppe pas trop vite dans la poésie du après sans avoir honoré la réalité du pendant.
Tu transformes, Fêlure. C'est ce que j'ai observé chez ceux qui te portent et qui ont choisi de ne pas se laisser définir par toi. Tu les rends plus attentifs aux autres, plus capables de reconnaître la souffrance là où elle se cache, plus doux avec les fragilités qu'ils croisent parce qu'ils connaissent le poids des leurs. Tu leur donnes une profondeur que ceux qui ne t'ont pas connu n'ont pas toujours. Une façon d'être au monde qui tient compte de l'invisible, de ce que les gens portent sans le montrer avec pudeur et dignité.
Ce n'est pas une consolation. Ce n'est pas une justification. Certaines fêlures n'auraient jamais dû exister, et prétendre qu'elles étaient nécessaires serait indécent. Mais c'est une réalité. Ceux qui t'ont traversée et qui ont choisi de continuer sont souvent les plus beaux exemples de ce que l'humanité peut faire de sa propre douleur.
Je te porte, moi, légèrement. Avec la conscience de ma chance. Et avec ce respect immense pour ceux qui te portent autrement, plus lourd, depuis plus longtemps, sans toujours savoir qu'ils ont le droit de poser le fardeau de temps en temps.
Tu fais partie de nous, Fêlure. De tous, à des degrés différents. Et peut-être que te reconnaître, te nommer, te regarder en face sans détourner les yeux, c'est déjà une façon de commencer à vivre avec toi autrement.
Pas guéris. Mais debout.
Frédérique
