Je t'écris aujourd'hui parce que tu me fascines, tu m'agaces & que j'ai une réelle aversion pour toi. Et pourtant…
Ce « pourtant » mérite qu'on s'y arrête. Parce qu'il est honnête, et l'honnêteté, c'est ce que je préfère. Même quand elle me concerne, même quand elle me dérange, même quand elle me montre des choses que je préférerais ne pas voir.
Tu es partout autour de moi. Et parfois même en moi, malgré moi. Je t'ai longtemps regardée de l'extérieur, avec ce mélange de fascination & de répulsion que tu inspires. Et puis j'ai commencé à me demander d'où tu venais vraiment. Parce que personne ne naît vaniteux. Personne ne sort du ventre de sa mère avec un ego surdimensionné & un besoin compulsif de validation. Tu es construite, toi. Tu es fabriquée. Tu es la réponse à quelque chose.
Tu es souvent la fille de la blessure. Derrière chaque vanité, il y a presque toujours une enfance où l'on n'a pas été assez vu, assez reconnu, assez aimé pour ce qu'on était vraiment. Un enfant à qui on a dit que sa valeur dépendait de ses résultats, de son apparence, de ce qu'il produisait plutôt que de ce qu'il était. Un adolescent qui a appris que le regard des autres était la seule mesure qui comptait. Et qui a grandi avec cette conviction ancrée dans les os : je dois prouver, je dois briller, je dois impressionner, sinon je n'existe pas vraiment.
C'est triste, en fait. Terriblement triste. Ce qui ne veut pas dire excusable. Mais ça change la façon dont je te regarde.
Tu es ce besoin de briller, d'être admirée, de crâner, de pérorer, de se pavaner, de se glorifier. Que de vilains défauts tu portes, en effet. Tu es ce miroir dans lequel certaines personnes se regardent sans cesse, au point d'oublier le monde qui les entoure.
Tu te manifestes dans un ego surdimensionné qui crie « Regardez-moi, je suis exceptionnel(le) ! » dans toutes les pièces qu'il traverse, dans un besoin constant de validation où les compliments, les likes, les regards admiratifs sont ta nourriture quotidienne, dans une comparaison permanente qui transforme chaque réussite des autres en menace personnelle.
Tu es l'incapacité à écouter. Parce que pour toi, Vanité, seule la voix de celui ou celle qui t'abrite compte vraiment. Les autres parlent, mais on n'entend rien, parce qu'on attend juste le moment de replacer sa propre histoire, plus belle, plus dramatique, plus impressionnante.
Tu es là, dans les réseaux sociaux où tout est mis en scène pour impressionner. Dans les conversations où certaines personnes ramènent tout à elles avec une régularité stupéfiante. Dans ces attitudes où l'on cherche à écraser les autres pour se grandir, comme si la lumière était une ressource rare dont il fallait priver les autres pour en avoir plus.
Tu es assez moche, en fait. Reconnais-le.
Et ce « pourtant » dont je parlais. Parce que je dois être honnête jusqu'au bout, & l'honnêteté, c'est une chose que je privilégie.
Il y a une part de toi en moi, Vanité. Petite, discrète, que je surveille & que je ne laisse pas prendre trop de place. Mais elle existe. Ce moment où je veux être reconnue pour ce que j'écris. Ce moment où j'espère que mon texte touche, que mes mots résonnent, que les gens disent « c'est beau, c'est fort, c'est elle. ». Ce moment où le nombre de lecteurs compte un peu plus qu'il ne devrait.
Est-ce de la vanité ? Ou du désir d'exister ? La frontière est mince. Et je crois que c'est là que réside toute la complexité de ta nature. Parce que vouloir être vu, vouloir compter, vouloir laisser une trace, c'est profondément humain. Ce n'est pas de la vanité, c'est du désir de connexion. La vanité commence là où le désir d'être vu écrase le désir de voir l'autre. Là où l'ego prend toute la place & ne laisse plus rien pour personne.
Et ça, je le refuse. Car, tu isoles. Les gens vaniteux finissent souvent seuls, entourés mais seuls, car leurs relations sont superficielles, calculées, faussement jouées. Personne n'aime se sentir rabaissé ou ignoré, & les gens finissent par partir, doucement, sans faire de bruit, lassés d'être le public d'un spectacle dont ils ne sont jamais les acteurs.
Tu épuises. Parce que toujours devoir prouver sa valeur, toujours chercher à être le ou la meilleur(e), c'est exténuant. Ça use, ça stresse & ça rend profondément malheureux, car rien n'est jamais assez bien. Le compliment d'hier ne suffit plus aujourd'hui. La reconnaissance d'hier est déjà oubliée. Il en faut plus, toujours plus, dans une course qui n'a pas de ligne d'arrivée.
Tu voles l'authenticité. Quand on vit pour les autres, on finit par ne plus savoir qui on est vraiment. On joue un rôle, on exagère, on polit sa propre légende. Et un jour, on ne reconnaît plus son propre reflet dans le miroir qu'on consultait si souvent.
Tu es le manque d'amour propre habillé en excès d'amour propre. C'est peut-être ton paradoxe le plus cruel. Quand on ne s'aime pas vraiment soi-même, on cherche désespérément à ce que les autres nous aiment à notre place. Et on en fait toujours trop, parce que leur amour ne comble jamais vraiment ce vide-là.
Aujourd'hui, je te remets à ta place. Celle que tu ne devras plus quitter. Derrière moi. Vraiment loin, très loin, mais toujours derrière moi, car je préfère te garder en vue plutôt que de te laisser me surprendre par derrière.
Je choisis l'authenticité sur la performance. Je choisis la profondeur sur la surface. Je choisis d'être vue pour ce que je suis plutôt qu'admirée pour ce que je parais. Je choisis les relations vraies, même imparfaites, même compliquées, même sans paillettes, sur les relations brillantes & creuses.
Je choisis de me réjouir sincèrement des réussites des autres. Parce que leur lumière n'éteint pas la mienne. Parce que le bonheur n'est pas une ressource limitée. Parce que quelqu'un qui brille à côté de moi ne me vole rien, il enrichit simplement le tableau.
Et surtout, je choisis de m'aimer assez pour ne plus avoir besoin que tu travailles pour moi. Parce que la vraie valeur, ce n'est pas ce qu'on montre. C'est ce qu'on est quand personne ne regarde. C'est ce qu'on fait quand il n'y a aucun applaudissement à attendre. C'est la façon dont on traite les gens qui ne peuvent rien nous apporter.
C'est ça, la vraie grandeur.
Et toi, Vanité, tu n'en fais pas partie.
Frédérique
