272. LE MARIAGE

Lettre au Mariage

Lettres à...
2 min ⋅ 09/07/2026

Mariage, je dois t'avouer quelque chose : je ne t'ai pas choisi par amour. Je t'ai choisi par arithmétique. Je sais, ça ne fait pas rêver…

C'est le fisc qui nous a présentés. Un fonctionnaire aux yeux fatigués m'a tendu une feuille de calcul, et là, entre deux colonnes, j'ai vu apparaître ta silhouette : vingt-cinq mille francs. Tu avais le profil idéal. Il fallait que je me fasse épouser !

J'ai annoncé la chose au père de mes enfants, en revenant de ce RDV, avec la désinvolture de quelqu'un qui propose de changer de fournisseur d'électricité. Il a dit oui en deux minutes.

Deux minutes. Cet homme qui avait pris dix-sept ans pour passer à l'acte, a juste eu besoin de deux minutes, quand les impôts étaient dans la balance. Mon futur a beau être né dans le 18ème, il n’en demeure pas moins qu’il a aussi des origines auvergnates, & que le sens des affaires en Auvergne, c’est comme le Cantal, ça ne se négocie pas ! Je ne sais pas si c’est romantique ou pragmatique, mais après dix-sept ans, peu importe : c’est la même chose..

Remarque, j’avais déjà fait le plus dur sans toi. Trois enfants, dix-sept ans de vie commune, une maison organisée, des habitudes rodées, une façon à nous de se disputer et de se réconcilier. Il ne manquait que le papier. Et apparemment, le papier valait vingt-cinq mille francs… et un test pour savoir si nous pouvions avoir des enfants ensemble.

Oui, Mariage, tu nous as même valu une convocation chez le médecin pour vérifier que nous étions « compatibles » sur le plan de la procréation. Comme si dix-sept ans de vie commune et trois enfants sous le même toit n’avaient pas déjà répondu à la question. Mais non, il fallait un tampon officiel... Parfois, je me demande si les services de l’Etat ne nous aurait pas aussi demandé de prouver que nous savions faire la vaisselle ensemble, ou changer un pneu à deux.

J'avais pourtant rêvé d'autre chose. Une église, de la lumière qui tombe en biais sur des vitraux, un orgue qui vous fait sentir que quelque chose de plus grand que soi, préside à l'affaire. Le mystère, le recueillement, la main de Dieu posée en douceur sur deux existences qui se rejoignent. J'avais rêvé de tralala devant le petit Jésus, et le petit Jésus m'aurait bien rendu la pareille.

Sauf que mon futur mari était agnostique. Fermement, tranquillement, irrémédiablement agnostique. Le genre d'homme qui respecte vos croyances avec un sourire si bienveillant qu'on comprend tout de suite qu'on n'entrera jamais dans une église ensemble, si ce n’est pour la visiter. Zobi pour le mystique. Zobi pour l'orgue. Zobi pour la lumière en biais. On irait à la mairie, entre le bureau des passeports et le service urbanisme, et on trouverait ça très bien, frustrant (pour moi) mais, très bien...

En deux mois, j’organise fissa, le Mariage de l’an 2000. Papiers, traiteur, champagne, fleurs, coiffeur... Restait à s'habiller. Je me suis trouvée un sublime robe ivoire Tehen, marque phare, silhouette assurée, chez un déstockeur où j'ai essayé le modèle à la va-vite dans une cabine dont l'ampoule devait être en fin de vie. Elle était parfaite dans la pénombre. Le jour J, sous la lumière franche du 8 juillet 2000, elle s'est révélée intégralement transparente. Tehen avait décidé que mon mariage serait celui de l'impudeur totale.

Onze adultes et huit enfants et un (enfant) en cours de livraison, ont découvert ce matin-là que j'avais une silhouette, et moi j'ai découvert que l'étiquette d'une grande marque ne remplace pas une doublure.

L’alliance, elle, ne s'est pas commandée. Elle s'est trouvée. Deux jours avant, chez Monsieur Swaro, le Monsieur Cristal des fauchés, là où les bijoux brillent autant que chez les autres mais où le prix ne vous coupe pas le souffle dans le mauvais sens. Et là, parmi les rangées de bagues qui attendaient leur destin, il y en avait une, juste à ma taille, comme si elle savait. Cette bague de mille feux méritait une cathédrale. Elle a eu une mairie. On ne peut pas tout avoir.

Le 8 juillet 2000, nous avons donc célébré notre union devant onze adultes, dont quatre témoins, et huit enfants, dont trois qui nous appartenaient et qui regardaient leurs parents se marier avec l'air poli de gens qui auraient préféré être ailleurs. Pas de buffet, non, un vrai déjeuner de fête, le genre où on s'attarde jusqu’au dîner, où le vin circule, où les enfants finissent par s'endormir sur les vestes des grandes personnes. Le soleil avait fait sa part, la pluie aussi. La robe, son petit effet scandaleux. La bague, elle, brillait. Et moi, j’avais vingt-cinq mille francs de bonheur économisé… de quoi me remonter le moral en cas de doute.

Ce que je sais maintenant, Mariage, c'est que tu n'as rien changé à l'essentiel, et c'est peut-être ton plus bel aveu. Nous étions déjà tout ce que nous allions être. Tu es arrivé comme une signature en bas d'un contrat déjà vécu, et tu as eu l'élégance de ne pas faire semblant d'être autre chose.

Vingt-cinq mille francs. Pas d'église. Une robe transparente. Une bague de dernière minute. Et toute une vie qui avait déjà commencé sans toi.

Finalement, tu n’étais pas si cher. Et aujourd’hui, je me dis que c’est peut-être pour ça que je t’écris : parce que les meilleures histoires sont celles qu’on raconte sans compter.

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain