254. LA PARENTALITÉ

Lettre à la Parentalité

Lettres à...
2 min ⋅ 18/06/2026

La parentalité. Mais qui es-tu, vraiment ?

Tu es l'état et l'expérience d'être parent, dans toute ta complexité. Tu n'es pas seulement mettre un enfant au monde, tu es le tenir, le guider, le laisser partir. Tu es une responsabilité qui commence avant même la naissance et qui, d'une certaine façon, ne s'arrête jamais vraiment.

Et si tu prends des formes infiniment différentes selon les cultures, les familles, les histoires, tu as en commun, partout, cette même vérité fondamentale : tu transformes. Ceux qu'on élève, et ceux qui élèvent.

On ne t'a pas vraiment préparée à moi. Et moi, on ne m'a pas vraiment préparée à toi.

Tu es arrivée comme ça, un matin, le cœur au bord des lèvres, avec un test, deux lignes verticales après avoir fait pipi sur un bâton « Clear Blue ». Et d'un coup, plus rien n'était pareil. Pas le monde, pas mon corps, pas moi, enfin… sauf que j’ai vomi !

J'avais cru que tu serais naturelle. Instinctive. Qu'il suffirait d'aimer pour savoir. Que l'amour, seul, serait une boussole suffisante. Et…

Je me trompais.

Tu es le plus grand vertige que j'aie jamais connu Parentalité. Bien plus que l'amour, bien plus que le deuil, bien plus que tous les autres défis que la vie m'avait envoyés jusque-là. Parce que toi, tu ne te négocies pas. Tu ne t'ajustes pas. Tu es là, entière, permanente, irréversible. On ne démissionne pas de toi. On n'en prend pas de vacances vraiment. Tu t'installes dans le corps, dans la tête, dans les nuits, et tu ne pars plus. Tu deviens définitive.

Les premiers temps, j'avais peur. Peur de mal faire, de trop faire, de ne pas faire assez. Peur de transmettre ce que je n'aurais pas voulu transmettre, ces silences hérités, ces maladresses apprises, ces schémas qu'on jure de briser et qu'on retrouve, malgré soi, dans un geste, dans une intonation, dans une réaction trop vive un soir de fatigue.

Peur de ressembler à ce que j'avais reçu, quand ça n'était pas assez bien.

Peur de ne pas ressembler à ce que j'avais rêvé d'être.

Et puis tu m'as transformée.

Pas d'un coup. Pas proprement. Par couches, par secousses, par ces milliers de petits moments qui s'accumulent sans qu'on les voie venir. Un enfant qui pleure la nuit et qu'on berce en chantonnant n'importe quoi, juste pour que le silence revienne. Un genou écorché qu'on souffle comme si le souffle guérissait vraiment. Une main qu'on lâche le premier jour d'école en faisant semblant que ça va.

Tu m'as appris la patience, toi qui n'es pas patiente du tout. Tu m'as appris le lâcher-prise, moi qui tente de tout contrôler. Tu m'as appris que l'amour peut coexister avec l'épuisement, la colère, le doute, sans en être diminué.

Tu m'as appris que les enfants ne nous appartiennent pas. Même si Khalil Gibran me l’avait soufflé, il y a bien longtemps, je ne savais pas…

C'est peut-être la leçon la plus dure que tu m'aies donnée, Parentalité. Cette évidence qui arrive tard, toujours trop tard, quand on réalise qu'on a serré trop fort, qu'on a voulu trop bien, qu'on a confondu aimer et retenir. Ils grandissent, ils partent, ils deviennent des gens que l'on n'a pas tout à fait prévus, que l'on n'a pas entièrement écrits, et c'est exactement comme ça que ça devrait être.

J'ai eu trois enfants. Trois fois le vertige. Trois fois la transformation.

Trois fois cette sensation étrange de tenir dans mes bras quelque chose de plus grand que soi, quelque chose qui n'existait pas et qui, maintenant, existe et vivra après moi. Il y a une forme de vertige métaphysique là-dedans qu'on n'explique jamais vraiment, et que je n'avais pas anticipé.

Tu m'as rendue meilleure, je crois. Pas parfaite, jamais parfaite. Mais meilleure. Plus patiente qu'avant, plus humble qu'avant, plus consciente de ce qui compte vraiment. Tu m'as obligée à grandir, encore, alors que je croyais avoir déjà grandi.

Et aujourd'hui, quand je te regarde de loin, quand mes enfants sont adultes et que je ne suis plus dans le quotidien de leur vie comme je l'étais, je réalise ce que tu m'as donné.

Pas seulement eux.

Moi.

Une version de moi que je n'aurais jamais rencontrée sans toi. Plus forte, plus fissurée, mais finalement plus vraie.

Alors merci, Parentalité. Pour la peur d'abord, parce qu'elle était juste. Pour la transformation ensuite, parce qu'elle était nécessaire. Pour ces trois êtres qui portent un peu de moi dans le monde, et qui m'ont appris, en grandissant, à continuer de grandir moi aussi.

On ne t'a pas préparée à moi.

Et finalement, c'est ce qui a tout rendu possible.

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain