207. LA CULPABILITÉ

Lettre à la Culpabilité

Lettres à...
3 min ⋅ 30/07/2026

Tu n'as pas besoin de te présenter. Je te connais depuis longtemps. Depuis bien avant que j'aie les mots pour te nommer.

Tu es cette boule qui s'installe dans le ventre sans prévenir. Cette petite voix qui arrive toujours trop tard, quand la parole est déjà dite, quand la décision est déjà prise, quand la porte est déjà fermée. Tu murmures, “tu aurais dû", "tu aurais pu", "c'est de ta faute", avec cette patience tranquille de celle qui sait qu'elle a tout son temps. Parfois, la seule réponse appropriée à tes “tu aurais pu”…, c’est un bon vieux Putain ! mais ferme-la, pétasse. Désolée, Culpabilité, mais tu l’as bien cherché…

Je me souviens de t'avoir portée après le 15 février 2024. Non pas la culpabilité d'avoir mal fait, mais cette culpabilité sourde, irrationnelle, de celle qui se demande si elle aurait pu voir venir. Si un geste différent, une parole plus douce, une réunion de plus, aurait changé quelque chose. On était la victime, et pourtant tu étais là, fidèle, à me chuchoter que j'aurais peut-être dû faire autrement. C'est un de tes tours les plus cruels, Culpabilité, de t'installer chez ceux qui n'ont rien à se reprocher.

Et puis il y a ceux qui se taisent. Ces témoins silencieux de l'injustice, ces amis qui regardent ailleurs, ces collègues qui baissent les yeux au moment précis où il faudrait les lever. J'ai longtemps cru que leur silence était de l'indifférence. J'ai compris plus tard que c'était souvent toi, Culpabilité, déguisée en lâcheté. Qu'ils te portaient eux aussi, à leur façon, cette culpabilité du témoin qui sait qu'il n'a pas été à la hauteur et qui préfère disparaître plutôt que de l'admettre. Ce n'est pas plus noble. Mais c'est plus humain que je ne voulais bien le reconnaître.

Je t'ai portée aussi comme mère. Cette culpabilité-là est d'une espèce particulière, presque infinie dans sa créativité. Elle ne dort jamais vraiment. Ai-je été assez présente ? Trop présente ? Ai-je dit ce qu'il fallait au bon moment, ou ai-je dit trop, ou pas assez ? Ai-je transmis ce que je ne voulais pas transmettre, ces silences hérités, ces maladresses apprises, ces schémas qu'on jure de briser et qu'on retrouve malgré soi dans un geste, une intonation, une réaction trop vive un soir de fatigue ? Chaque enfant qui grandit est un miroir dans lequel on cherche ses propres erreurs. Et toi, tu es toujours là pour les montrer du doigt, même quand elles n'existent pas vraiment, même quand on a fait de son mieux avec ce qu'on avait.

La culpabilité maternelle est peut-être la plus injuste de toutes. Parce qu'elle frappe celles qui aiment le plus. Parce qu'elle se nourrit de l'amour lui-même, de cette exigence qu'on se fixe quand on tient quelqu'un à ce point. On ne se sent pas coupable des choses auxquelles on est indifférent. On se sent coupable de ce qui compte. Et les enfants comptent plus que tout.

Et puis il y a ceux qui t'utilisent comme une arme. J'en ai connus. Ces gens qui font des erreurs, parfois de grandes erreurs, et qui retournent leur propre culpabilité vers les autres avec une habileté déconcertante. Qui souffrent bruyamment de ce qu'ils ont fait pour qu'on finisse par s'occuper de leur souffrance à eux plutôt que des dégâts qu'ils ont causés. Qui attendent qu'on les absolve, qu'on les console, qu'on leur dise que ce n'est pas si grave, transformant ainsi la victime en consolatrice. C'est une des formes les plus retorses que tu prennes, Culpabilité. Celle qui se retourne contre celle qui devrait en être exemptée.

Tu as deux visages, et je les connais tous les deux.

Le premier me paralyse. Il me fait douter de chaque choix, ruminer chaque parole, revivre chaque scène en cherchant ce que j'aurais pu faire autrement. Ce visage-là m'épuise. Il me vole le présent pour me maintenir prisonnière d'un passé qu'on ne réécrit pas. Il me fait porter des fardeaux qui ne sont pas les miens, endosser des responsabilités qui appartiennent à d'autres, m'excuser d'exister quand c'est précisément ce que certains voudraient.

Le second me grandit. Il me rappelle que j'ai une conscience, que je me soucie des autres, que l'erreur n'est pas une fatalité mais une invitation à faire mieux. Ce visage-là, je l'ai apprivoisé avec le temps. Quand tu es juste, je t'écoute. Quand tu exagères, j'apprends à te faire taire. La nuance entre les deux n'est pas toujours évidente. Mais elle existe, et la trouver est peut-être le travail de toute une vie.

Parce que c'est ça, la vraie question avec toi, Culpabilité. Non pas si tu as tort ou raison, mais si tu es proportionnée. Tu peux être une boussole ou une prison. Tout dépend de la place qu'on te donne.

Le pardon à soi-même est la chose la plus difficile que je connaisse. Plus difficile que de pardonner aux autres, paradoxalement. On trouve des excuses aux autres, on comprend leurs circonstances, on mesure leur fragilité. Avec soi-même, on est d'une sévérité qu'on n'oserait jamais appliquer à quiconque d'autre. On se juge sans appel, sans circonstances atténuantes, sans la moindre clémence. Et toi, Culpabilité, tu prospères dans cette sévérité-là. Tu t'y installes confortablement, comme chez toi.

J'ai mis du temps à comprendre que me sentir coupable ne me rendait pas coupable. Que porter le poids des erreurs des autres n'était pas une vertu mais une habitude, une de ces mauvaises habitudes qu'on hérite sans s'en rendre compte et qu'on transmet sans le vouloir. J'ai mis du temps à apprendre à te poser la seule question qui compte vraiment : est-ce que j'ai vraiment fait du mal ? Et si oui, qu'est-ce que je peux réparer ? Et si non, qu'est-ce que je t'autorise encore à faire ici ?

Apprendre à se pardonner, c'est reconnaître qu'on a fait ce qu'on pouvait avec ce qu'on était à ce moment-là. Pas ce qu'on est aujourd'hui, avec le recul et la sagesse acquise. Ce qu'on était alors, avec ses peurs, ses angles morts, ses limites d'alors. Se juger avec les yeux d'aujourd'hui sur les actes d'hier, c'est un jeu truqué. Et j'ai trop longtemps joué à ce jeu-là.

Tu fais partie de moi. Tu es la preuve que je ressens, que je me soucie, que je suis vivante. Mais tu n'es pas moi. Et cette distinction-là, j'ai mis longtemps à la faire.

Trop longtemps, peut-être.

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain