287. LA VICTOIRE

LETTRE A LA VICTOIRE

Lettres à...
3 min ⋅ 23/07/2026

Tu arrives toujours avec la même mise en scène. Confettis, hymne national chanté faux par des types en costume, larmes en gros plan, comme si tu ne savais pas entrer sans faire sonner les trompettes. Discrète, tu ne l'as jamais été.

Je me souviens de mes petites victoires à moi, celles qu'on ne filme pas, qu'on ne repasse pas au ralenti sur toutes les chaînes. Un texte fini après des mois à tourner en rond. Une phrase enfin juste, après en avoir effacé vingt. Un rendez-vous où j'ai réussi à dire non sans que ma voix tremble. Personne ne me les a apportées sur un plateau doré, personne n'a chanté pour moi, et pourtant elles pèsent aussi lourd, parfois davantage, que tes trophées les plus criards.

Il y a aussi les tiennes, les grandes, celles qu'on partage à des millions. Je revois l'été 2018, cette Coupe du Monde gagnée, Paris qui déborde, des inconnus qui s'embrassent sur les Champs comme s'ils se retrouvaient après la guerre, un pays entier soudé le temps d'une soirée par onze types qui courent après un ballon rond. Il y a quelque chose d'un peu ridicule dans cette liesse, avoue. Toute cette ferveur pour un jeu où l'on tape dans une baballe pendant quatre-vingt-dix minutes. Et pourtant je l'ai sentie comme tout le monde, ce frisson idiot et immense d'appartenir à quelque chose de plus grand qu'un instant, qu'une vie.

Dans quelques jours, tu rejoues ta scène favorite, l'Espagne contre l'Argentine, quelque part du côté de New York. Et pour une fois, je sais de quel côté je penche, sans bien savoir pourquoi le foot a cette capacité à faire naître des camps là où il n'y en avait pas. Peut être simplement parce que l'Espagne, ce n'est pas un pays sur une carte pour moi, c'est le pays de ma fille, celui de ma petite fille, une langue qu'on entend à table, un accent qui me touche plus qu'un autre. Alors dans quelques jours, tu peux bien choisir qui tu veux, Victoire, moi j'ai déjà choisi, et ce n'est pas toi qui décidera de mon camp.

Il faut dire aussi un mot de tes tenues, Victoire, parce que là, franchement, tu ne t'es jamais foulée. Ces survêtements d'avant match, ces vestons improbables sur le tarmac, ces costumes trois pièces portés avec des baskets fluo, il y a de quoi faire pâlir n'importe quel grand couturier. On dirait parfois que chaque fédération a demandé à son stagiaire le plus audacieux d'habiller vingt-six athlètes en même temps, sans essayage.

Chez les Français, au moins, on a eu la bonne idée de confier ça à un des nôtres, Simon Porte Jacquemus, que j'aime beaucoup, et qui a eu l'idée simple et juste de partir d'un vieux survêtement bleu marine de son enfance plutôt que d'inventer une fantaisie de plus. Résultat, un maillot dépouillé de tout superflu, juste le bleu, le blanc et le rouge repensés avec des rayures qui rappellent les collections plus que les vestiaires, et pour une fois, l'équipe est apparue avec beaucoup plus d'allure que d'habitude. Preuve que même toi, tu peux avoir du style, quand on prend la peine de te l'imposer.

Ce que tu fais aux vainqueurs me fascine. Je les regarde s'effondrer en larmes sur la pelouse et je me demande ce qu'ils pleurent au juste. La fin d'un effort insensé. La preuve, enfin, qu'ils avaient raison d'y croire quand tout le monde les prenait pour des rêveurs. Ou peut-être déjà la trouille, celle de ne plus jamais retrouver ce sommet, d'avoir touché le plafond à trente ans et de devoir vivre encore cinquante ans avec ce souvenir en guise de résumé.

Et les autres. Ceux qui perdent la finale à un tir au but près, à un poteau qui a tremblé du mauvais côté. Je pense à ces visages qu'on filme en gros plan alors qu'ils voudraient disparaître sous le terrain, à cette obligation qu'on leur impose d'être de beaux perdants, comme si la défaite devait en plus se faire élégante devant les caméras. On demande à un homme de sourire trente secondes après le pire moment de sa carrière, et on trouve ça normal. Moi je trouve ça d'une cruauté qu'on ne nomme jamais, habillée en fair play.

Ce que je n'aime pas chez toi, Victoire, c'est ta manie de tout ranger en deux colonnes, comme une comptable pressée. Ceux qui ont gagné d'un côté, ceux qui ont perdu de l'autre, comme si la vie tenait dans ce genre de tableau Excel. Je connais des gens qui ont tout perdu et qui dorment mieux aujourd'hui que certains champions. Je connais des défaites qui ont bâti des vies entières, là où certaines couronnes n'ont fait que rouiller au fond d'un tiroir.

Je crois que c'est là, au fond, la victoire qui compte le plus pour moi. Pas celle qu'on soulève à bout de bras devant les caméras, mais celle qui ne regarde personne, qui ne compare personne, celle d'être allée au bout de ce qu'on s'était promis, pour se respecter et pour personne d'autre.

Alors non, je ne te cherche pas vraiment, toi. Je cherche plutôt ce qui reste quand ton bruit retombe, quand les confettis ont fini de coller aux chaussures et que chacun rentre chez soi, vainqueur ou vaincu, avec exactement la même nuit à traverser, et le même frigo à ouvrir en rentrant…

Quelle ironie ! Une lettre vit, tu sais, Victoire.

Elle ne reste pas sagement couchée sur le papier ou sur un écran d’ordi. Depuis que j’ai écrit ces mots, il y a quelques jours, voilà que l’Espagne a soulevé ton trophée, comme si tu avais attendu mon accord pour te décider. Et cerise sur le gâteau : les Argentins, eux, ont choisi de jouer les mauvais perdants, avec leurs poings serrés et leurs dos tournés se drapant dans une attitude bien moche et pas reluisante pour la suite. Je les plains…

Alors oui, tu as encore fait ton show, mais cette fois, c’est la vie qui a écrit la fin… et je dois avouer qu’elle a plutôt bien choisi son camp.

Frédérique

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain