40. LA FAMILLE

Lettre à la Famille

Lettres à...
3 min ⋅ 18/06/2026

On ne choisit pas sa famille.

On la reçoit, comme un héritage, avec son histoire, ses forces, ses failles, ses noirceurs et ses lumières.

Il y a eu les grands-parents, ceux qui n'ont pas toujours été à la hauteur, ceux qui portaient leurs propres blessures, leurs propres silences. Mais il y a eu aussi leurs mains qui m'ont tendu un fruit pour la première fois, qui m'ont appris à reconnaître l'odeur des champignons après la pluie, qui m'ont transmis, sans le savoir, ces petits riens qui font une enfance & dont je me souviendrai toute ma vie avec joie & reconnaissance.

Ces moments-là, je les garde précieusement. Parce que même imparfaite, même maladroite, cette famille-là m'a donné de belles racines, de belles valeurs. Elle m'a faite, pas toujours bien, pas toujours doucement, mais elle m'a faite quand même.

Et puis il y a eu les absences. Ces parents submergés par des responsabilités trop lourdes, par des vies qui ne ressemblaient pas à ce qu'ils avaient imaginé & qu'ils ont subies. Je ne vous juge, pas chers parents. Je comprends que vous avez fait ce que vous pouviez, avec ce que vous aviez & c'est déjà pas mal.

Mais ces absences, ces silences, ils ont laissé des traces. Des questions. Des doutes. Des manques. Des « et si… » qui ne trouveront jamais de réponse, je le sais. Et il faut apprendre à vivre avec ça, avec ces portes qui resteront fermées, ces explications qui ne viendront pas, ces réconciliations qu'on espère sans oser vraiment y croire.

Pendant longtemps, je t'en ai voulu, Famille. Pas à une personne en particulier. À toi, au mot, à ce que tu promettais sans toujours tenir. Je voulais une autre version de toi, plus douce, plus présente. J'ai mis du temps à comprendre que cette version n'existait nulle part. Que l'amour, dans les familles, se donne souvent de travers, faute de savoir autrement. Et que refuser cet amour parce qu'il ne ressemblait pas à ce que j'attendais, c'était me priver de quelque chose de réel, d'imparfait, mais de réel.

Alors j'ai appris, lentement, doucement, à recevoir ce qui m'était donné, dans la forme où ça m'était donné.

Et puis il y a ma famille. Celle que j'ai construite à l’aube de mes 20 ans.

Avec toi Clod, patiemment, avec douceur, avec amour. Nous cinq, contre vents et marées. Vous, mes enfants, mes complices, mes alliés. Vous qui avez animé notre couple, nos maisons, nos vies. Vous qui avez été nos projets, nos rêves, nos ambitions.

Parfois, ces rêves ont pris des chemins différents de ceux qu'on imaginait pour vous. Vos choix nous ont surpris, questionnés, parfois inquiétés. Mais toujours, toujours, nous avons essayé de vous aimer sans condition. De vous soutenir. De vous laisser voler de vos propres ailes, même quand notre cœur de parents craignait douloureusement pour vous.

Quand je regarde nos photos, quand je feuillette nos souvenirs, je vois nos bonheurs, nos émotions, nos difficultés, nos victoires. Je vois ces moments où, malgré tout, nous avons fait les choses bien. Ces repas qui s'étiraient sans raison, ces fous rires pour rien, ces disputes qui finissaient en réconciliations maladroites, ces habitudes partagées, ces petites liturgies du quotidien qui disent, sans le dire, « tu es des nôtres ». Pas parfaitement, pas sans erreur, mais avec cette conviction que l'amour, l’écoute, la présence, comptaient plus que tout.

Et puis vous êtes arrivés, vous. Nos petits-enfants. Ana, en Andalousie, sous le soleil d'Espagne. Yianni, en Australie, à l'autre bout du monde. Si loin, si près, si incroyablement présents malgré les kilomètres & les fuseaux horaires qui s'accumulent entre nous.

Nous sommes devenus des grands-parents Facetime. Ceux qui guettent la sonnerie avec une impatience d'enfant, le dimanche matin, qui se penchent vers l'écran pour attraper un sourire, un mot nouveau, un geste. Ceux qui apprennent à lire une vie en petits rectangles lumineux, à s'émerveiller d'une dent qui pousse ou d'un pas qui vacille, à pleurer d’émotion dans un «  je t’aime Nanoo », à travers un écran froid qui ne remplacera jamais le poids d'un petit corps dans les bras.

Il y a cette frustration, douce & sourde à la fois, de ne pas pouvoir être là comme on voudrait l'être. De rater les matins, les câlins du soir, les caprices, les découvertes. De savoir que vous grandissez, et que nous en manquons des morceaux. Ça fait mal, doucement, régulièrement, comme un vieux petit caillou dans la chaussure qu'on apprend à ne plus sentir sans jamais vraiment oublier.

Mais alors, quand on peut. Quand les portes s'ouvrent, quand les valises se font, quand on se retrouve enfin dans la même pièce, dans la même lumière, tout revient d'un coup. Ces petites mains qui attrapent les nôtres, ces yeux qui nous reconnaissent, ce rire qui ressemble à celui de votre père ou de votre mère au même âge. La joie est immense, presque trop grande pour le corps. On essaie d'en garder chaque seconde, de ne rien perdre, de tout retenir, de tout ressentir follement, passionnément.

Vous nous avez appris quelque chose, Ana & Yianni, sans le savoir. Que l'amour ne se mesure pas en distance. Que les racines peuvent pousser à travers les océans. Et qu’être grand-parent, même de loin, même imparfaitement, c'est une des plus belles choses qui nous soit arrivée.

Alors aujourd'hui, je vous écris pour vous dire merci.

Merci à cette famille que je n'ai pas choisie, mais qui m'a façonnée. Merci pour ces joies simples, ces rires, ces traditions, ces silences aussi. Merci pour ce que vous m'avez appris, même sans chaleur & parfois dans la tristesse.

Et merci, surtout, à cette famille que nous avons bâtie ensemble, toi & moi. À vous, mes enfants, mes amours, mes fiertés. À vous, Ana & Yianni, nos petits soleils éparpillés dans le monde.

Merci d'avoir fait de nos rêves une réalité, même imparfaite. Merci d'avoir été là, d'être là, et d'y être encore.

Merci de m'avoir montré que la famille, c'est aussi ce que l'on choisit d'en faire.

Je vous aime. Avec vos forces, vos faiblesses, vos choix, vos rêves, vos doutes.

Parce que c'est ça, une famille : un mélange de tout, et malgré tout, un amour qui reste. Pour toujours & à jamais.

Frédérique, votre petite fille, votre fille, ton épouse, votre maman, votre Nanoo…

Lettres à...

Par Frédérique de Saint-Germain